Les mots ont cela pour eux, dans la bouche de celui qui saura les faire danser avec passion et générosité, ils pourront s'épanouir et donner vie au moindre caillou, et ainsi, le laisser nous conter son histoire.
Parfois, au hasard des opportunités, il est des rencontres dont on aimerait se souvenir plus longtemps. De ces échanges pleins, riches et savoureux qui permettent de goûter l'instant, laissant ainsi les mots s'emparer du tic-tac méthodique et impatient rythmant le quotidien. Ma rencontre avec Georges Truc est de celle-ci. Chapeau vissé sur le crâne, la tempe grisonnante et le pied alerte, Georges est une de ces personnes qui, surgissant d'une discrétion toute en délicatesse et humilité, vous accapare pour vous conter ce qu'il connait le mieux : sa terre. Le genre d'encyclopédie vivante dont la poussière des étagères se méfie, ne l'ayant que si peu vu arpenter les rayonnages sombres des bibliothèques, lui, préférant certainement le grand air baigné de mistral des terres rhodaniennes. Infaillible dompteur de cailloux, et aussi bon géologue que narrateur, nous nous vîmes ainsi accorder le privilège de marcher à ses côtés, à la découverte des terroirs de Châteauneuf-du-Pape et de Gigondas.
Des instants riches de savoirs et d'anecdotes, impossible à résumer, mais dont les quelques images goûteuses glissées ici ou là par notre géologue, méritent bien plus que quelques mots de reconnaissance.
Le crémeux millefeuille de Montmirail
Qui ne connait pas les Dentelles de Montmirail ? Dans le sillage du Mont Ventoux, elles font partie du paysage local, un peu comme Michel Drucker au sein du PAF. Et pour cause, ces barres rocheuses n'ont pas été posées ici par un manque d'inspiration divine face à un stock de caillasses un peu trop conséquent. Non, évidemment, mais alors comment ces résurgences calcaires se sont elles retrouvées à prendre l'air, tel le sourire édenté d'un Shane MacGowan après sa huitième pinte de bière ? Et bien, ce qui pourrait s'apparenter aux prémices d'une thèse dont jamais personne ne verrait le bout, s'est vite transformé en cours de pâtisserie en plein air, et ce, grâce au phrasé nourrissant de Georges Truc.
Prenez donc un millefeuille dont la dernière couche serait la tant convoitée crème pâtissière, chaque couche de ce millefeuille représentant une époque sur l'échelle des temps géologiques. Seul un carottage vertical, éreintant, sur plusieurs kilomètres, aurait permis d'atteindre le Graal calorique à de telles profondeurs. Et bien c'était sans compter sur quelques principes évidents de physique. Ainsi, plus gourmand que la gourmandise, le millefeuille s'épaissit durant plusieurs millions d'années, au fil des dépôts géologiques divers et variés. Mais sous cet empilement rocheux, la pression est telle que des sels gemmes commencent à se liquéfier. C'est alors qu'une immense faille commença à faire parler la poudre, la faille de Nîmes, qui telle le coup de couteau d'un gourmand s'attaquant au gâteau, fit remonter ces sels, soulevant au passage nombre de couches différentes, dont les fameuses dalles calcaires qui forment les dentelles de Montmirail.
On parle là d'un temps que les moins de vingt ans que seuls quelques dinosaures ont eu le plaisir d'admirer. L'histoire ne dit pas si la crème coula un jour dans la vallée, mais sur les pentes de Gigondas, aujourd'hui, le raisin se nourrit de ce millefeuille pour mieux répandre ensuite sa gourmandise.
La suprématie galvaudée du galet roulé de Châteauneuf
Un océan de soleil baignant une mer de galets dans laquelle semble lutter quelques pieds de grenache. Bienvenue à Châteauneuf-du-Pape, cité papale à la renommée mondiale, dont on se plait à vénérer les canons chaleureux qui ont construit sa réputation. Bienvenue sur cette terre que l'on apparente trop souvent, à tort, à la seule rondeur souple de ses galets. Mais comme toute terre de vignes, l'histoire de son terroir ne s'arrête pas aux simples contreforts d'une légende à valeur de carte postale. Son piolet dans sa besace, le sourire ombré par son couvre-chef, Georges nous explique sa version des choses, in situ, comme pour faire bisquer un peu plus les buralistes et autres vendeurs de souvenirs juchés au cœur de la cité castel-papale.
Avant tout, Châteauneuf c'est trois grandes familles de terroirs, toutes ayant leur propre histoire ancrée dans une période dont l'étalon se mesure en millions d'années. Autant on peut se préparer son potager dans l'après-midi, autant cimenter le terroir d'un des plus beaux vins de France ne se fait pas la clope au bec entre deux repas de famille...
Trois types de sols donc : on parlera d'abord des calcaires du massif du Lampourdier à l'ouest de l'appellation, mais on abordera très vite cette histoire de "safres", sables, grès, silts et marnes qui baignent littéralement le nord et l'ouest de l'appellation.
Car si vous ne le saviez pas, il y a 23 millions d'années, la mer méditerranée baignait le domaine rhodanien, avec notamment les Alpes comme tout nouveau plongeoir central. Ces grandes eaux, ainsi que les torrents dégringolant de la jeune chaîne alpine permirent le dépôt d'une quantité astronomique de fins matériaux, si bien que les bords du Rhône actuel s'étaient mués en une espèce de Paris Plage version qatari d'aujourd'hui. Ainsi naquit le mythe des Rayas et autres grenaches fait de dentelle et d'élégance, ces sols frais étant l'assurance d'une fraîcheur et d'une finesse traquées par les amateurs du genre.
Alors, seulement, nos galets font leur apparition. Nous sommes il y a à peine moins de 2 millions d'années, Michel Drucker n'était pas encore né, mais sa lignée familiale déambulait déjà sûrement dans la plaine parisienne. À cette période, le Rhône décide de jouer en équipe et charrie dans son lit de quoi faire des ricochets pour encore quelques après-midis au bord de l'eau. Diverses roches, ainsi que nos fameux galets se déposent en terrasses durant quelques paires de millénaires... Jusqu'à ce que la météo acte que seuls ces derniers subsisteraient. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme jurait Lavoisier, et bien, tout ce qui n'avait pas l'apparence d'un cailloux rond et lisse en fut pour ses frais et partit rejoindre les sous-sols du coin. Reste maintenant ces quelques plateaux de galets disséminés ici ou là, parfait pour la photo et pour élargir aussi la richesse d'un terroir qui n'a d'égal que son histoire...
L'armement insidieux du géologue, ou comment Georges Truc a failli m'éborgner.
Pour finir avec un peu plus de légèreté, je signalerai juste que le géologue, aussi compétent et agréable soit-il, n'en reste pas moins un être armé et dangereux. En témoigne cet incident qui pour quelques centimètres aurait pu faire la une de La Provence ou du Dauphiné. L'arme ? Un piolet rachitique mais affuté. Le lieu ? Une roche du crétacé un brin récalcitrante. Pas aussi tendre qu'elle n'en avait l'air, la garce a éructé violemment en ma direction, libérant un projectile dont je fus heureux d'apprendre qu'il n'avait aucune animosité envers moi. Sinon, je n'ose imaginer ce que le fouetté vif et alerte de Georges aurait pu générer comme dommage. Et pourtant, et pourtant ce piolet nous aura accompagné tout au long de ce périple, fragmentant la roche comme pour en révéler ses entrailles dans lesquelles Georges, envouté, pénétré même, tentait, d'en percer la Genèse.
Oui, jamais caillou n'aura été aussi vivant, aussi bavard, et pour cette façon de raconter les histoires, pour ce petit Truc en plus, merci Georges, sincèrement.









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