Un peu de tri !

samedi 6 juin 2015

Ode à la pomme.

Presque trois semaines sans écrire... Cela ne m'était pas encore arrivé depuis la création du blog. Manque de souffle, peut-être ; d'inspiration, sûrement pas. L'appétit vient en mangeant dirait l'autre, celui d'écrire n'y coupant pas, je continue, je persévère et c'est certainement cet enthousiasme glouton qui me ramène un peu ici aujourd'hui.

Un retour aux affaires qui commencera par un brin de nostalgie enfantine. Moi, simple drôle de quelques années, haut comme trois pommes, épais comme un magret dont on enleva jamais la peau, j'aime aussi parfois me rappeler ces souvenirs, ces petites choses jalonnant mon quotidien de gosse. Lire et manger notamment, derrière ces deux verbes, un fatras d'anecdotes comme autant d'actes fondateurs ancrés dans ma prime jeunesse.

Le coup de cuillère était agile, il l'est toujours je vous rassure, et aimait à creuser galeries et sillons profonds au cœur de chaque assiette. Mais une de ces gourmandises qui faisait pétuler de plaisir mes papilles est sans aucun doute ce dessert, ce quatre heures de fainéant qu'il était pourtant si agréable de maltraiter. Cette galéjade gastronomique c'est la pomme au four. Avec elle, est sûrement né mon amour fou pour la Reine des Reinettes, la Grise ou même la Gala et la Golden. Quand on est gamin, on fait pas le difficile, les étiquettes importent peu... 

Aujourd'hui encore, j'aime à croquer le fruit défendu, à le siroter dans la fraîcheur frisante d'une bulle de cidre, ou simplement le croiser au détour d'un verre de mauzac régional laissant la part belle à la pomme fraîche.

Mais alors que le microcosme pinardier semble se déchirer quelque peu, alors que dans le même temps le vin continue de couler à flots dans les chaumières joviales de ce riche nuancier de bons vivants, je ne puis m'empêcher d'avoir une petite pensée pour ce noble fruit malmené depuis quelques semaines, devenu l'un des emblèmes de la contestation gustative opposant les buveurs patentés de notre village gaulois. On gueule, on déclame, on crie, on déverse son amour pour le vin, la nature ou le vin nature. L'invective est parfois rude, mais sait aussi se muer en déclaration d'amour à la Bacri, le tout, le plus souvent en place publique. Et au milieu de ce flot de paroles apte à vous faire tourner votre verre au vinaigre, v'là t'y pas que l'on retrouve ma petite pomme, dans un mélange des genres, la qualifiant tantôt de blette et méchante, tantôt de manante normande juste bonne à faire glisser une crêpe. Ainsi propulsée persona non grata de notre verre de blanc, je m'interroge et réalise soudain l'origine d'une part de ma tolérance.

Fustiger l'à peu près d'une bouteille est une chose, s'attaquer ainsi au fruit de ma jeunesse en était devenu presque trop. Heureusement, c'est dans ces moments là que le hasard arrive parfois à soulager les aigreurs soudaines provoquées par de telles diatribes. Au quotidien, vous le savez déjà peut-être, mais je gère une classe de marmots et une école. Aucun rapport me direz-vous ! C'est peut-être vrai quand on s'agite au tableau autour d'une complexe question de grammaire, ou que l'on délibère du sort de quelques gâteaux à partager équitablement, mais  parfois, les univers s'enlacent, se mêlent, et au détour d'une pause poétique, tout à coup, le plaisir succède à la surprise quand roule sur mon bureau la parfaite expression de mon affection pour la pomme. Car aujourd'hui, installée derrière sa voix fluette de midinette, c'est bien une déclaration d'amour que s'en vient me servir une de mes élèves. Et je puis vous assurer que le chant enfantin de cette porte-parole de la cause des pommes seyait particulièrement au verbe gourmand de Pablo Neruda...
Ode à la pomme

Pomme, je veux
te célébrer,
en m’emplissant
la bouche
de ton nom,
en te mangeant.

Toujours
tu es nouvelle comme rien
ni personne,
toujours
juste tombée
du Paradis :
pleine
et pure
joue émue
de l’aurore !

Qu’ils sont
malaisés,
comparés
à toi,
les fruits de la terre,
les raisins cellulaires,
les mangues
ténébreuses,
les osseuses
prunes, les figues
sous-marines :
tu es pure pommée,
pain embaumé,
fromage
de la végétation.

Quand nous mordons
dans ta ronde innocence
à nouveau
pour un instant
nous sommes
aussi des enfants nouveau-nés :
nous avons quelque chose encore
de la pomme.

Je veux
une abondance
totale, la multiplication
de ta famille, je veux
une cité,
une république,
un Mississippi de pommes,
et sur ses rives
je veux voir
toute
population
du monde
unie, réunie,
dans l’acte le plus simple de la terre :
mordre dans une pomme.


Pablo Neruda
Oui, elle m'aura bien mis du baume au cœur avec sa poésie, la petite... Sur ce, je pense que je vais m'en aller faire préchauffer mon four, évider quelques pommes saupoudrées d'un peu de sucre et un verre de loin de l'oeil à la main, profiter de ces quelques vers qui édulcoreront un peu plus le je m'en foutisme empreint de désolation qui s'est emparé de moi ces derniers temps, à la vue de ces batailles d'ego sans réelle saveur. 

David Farge "ABISTODENAS" 

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