Un peu de tri !

mercredi 11 novembre 2015

Fin de soirée...

La vingtaine enjouée, une fin de soirée enthousiaste, et là, l'heure qui nous ramène au bercail... Et pourtant, à cette époque (et parfois encore aujourd'hui) il en était toujours un pour évoquer l'idée de filer à l'anglaise vers de nouvelles aventures nocturnes, de faire de ce moment un instant volé à la raison. 

Cette complicité de fin de nuit, partagée à quelques uns, dans la douceur joviale d'une amitié baignée de fatigue, n'a pas de prix. C'est à ces heures là, dans un sérieux relatif mais toujours sincère, que se font les confidences, c'est aussi dans ces moments que l'on se plait à refaire le monde, ou plus simplement, à marcher des heures dans le silence réconfortant d'une amitié s'endurcissant à chaque pas. J'aime ces moments, ces instants : comme ces matinées, où dans le frisson d'une aube naissante, guidés par l'odeur, on court rejoindre l'angle de la rue pour essayer de négocier quelques fougasses encore brûlantes, alors que les traits tirés, le boulanger semble lui tout juste émerger de son pétrin.
Mais il est vrai que les années passant, les enfants dans les pattes, c'est moins la rue qui nous voit aujourd'hui titiller l'horloge de la déraison que les grandes tablées amicales. Aujourd'hui, ayant quitté le confort rudimentaire de mon 9 m² à la fac, il est vrai que je vire peut-être un peu plus pantouflard. Je n'ai pas encore de labrador, ni de couverture en pilou pour regarder la téloche, mais la cuisine, le salon et la salle à manger ont largement remplacés les bars, les quais de Garonne ou les pissotières improvisées. Il n'empêche que l'envie de jouer les prolongations à l'heure du café ou de la tisane reste la même...

Je ne m'étendrai pas ici sur les discussions infinies qui alimentent ces fins de soirées, mais comme un feu de cheminée qu'on ne souhaite voir s'éteindre, l'amitié possède bien ce don de suspendre le temps et la fatigue au profit d'une chaleur toujours bienvenue.
Mais trêve de blabla, venons-en aux faits.

Les réjouissances du verres et de l'assiette font partie intégrante du folklore animé de ces soirées entre potes. Indissociables d'un certain savoir vivre, elles sont d'autant plus importantes qu'elles continuent de nous accompagner après ce premier au revoir qu'est le moment où l'on se lève de table.
Il est donc important de faire ça bien. Que cet after soit à la hauteur des repas que l'on sait proposer. À ce petit jeu, c'est souvent la petite prune du grand-père ou l'armagnac du copain Patrick qui rafle la mise. Je n'ai rien contre les reliques familiales, mais elles ne sont malheureusement rarement à la hauteurs de nos envies, baignant nos papilles d'une empreinte plus affective que goûteuse.
Je vous parle de ça, car dernièrement, j'ai pris deux énormes claques gustatives en profitant de ces extras légèrement embrumées dont je vous rabats les oreilles depuis quelques lignes. 

La première ?

Un vrai revers long de ligne en provenance directe de la Côte Vermeille. Un rancio du Domaine Vial Magnères, cuvée André Magnères 1995, dont le grenache joue à merveille les premiers violons dans une partition de haute volée. On est certes loin de la concentration de la mythique cuvée Al Tragou, mais l'équilibre de ce flacon ne s'en trouve que plus agréable. Un vin d'une allonge exceptionnelle ayant eu le temps de camoufler discrètement des sucres élégants. Un tapis d'épices, l'amande ou la noisette d'un pralin, des fruits mûrs mais jamais étouffants, une once de caramel, viennent noyer des papilles en effusion. La bouche s'apparente à un grand discours, long, posé et d'une rare intensité, restant néanmoins extrêmement digeste. Ce banyuls, on pourrait le ramener à table et reposer les coudes autour d'une gourmandise sucrée, mais le plus bel accord reste à mon humble avis la compagnie de quelques amis, à une heure avancée de la nuit, un disque un brin jazzy déroulant sa mélancolie à voie basse.
Puis, comme à chaque fois, la question se pose : Devons nous passer aux choses sérieuses ? Attaquer le versant bien plus pentu de ces quelques bouteilles fumées cachées derrière la porte du bar familial. Plus abrupt que celui de la cave, il abrite pourtant parfois quelques réjouissances à l'accessibilité déconcertante. 

Preuve en est, ce rhum de la distillerie Uitvlught, branche noble, comme ces consœurs (Port Mourant, Versailles, Enmore et Albion) des établissements Demerara. Élevé 18 ans sous la chaleur tropicale de la Guyane britannique, ce monstre titrant 57,8° parait pourtant d'une évidence déconcertante. Un fois dans son verre dédié, le nez nous embarquement littéralement : bois noble, banane et figues séchées, caramel discret, moka, réglisse et notes pâtissières résonnent à tue-tête. En bouche, c'est tout d'abord le volume qui impressionne, un toucher gras et dense mais proposant une allonge finalement assez fraîche : entre le boisé subtil et élégant qui marque la finale, une trace d'orange amère assouplie le tout, un peu de résine et une impression miellée finissent le job. Putain que c'est bon ! Seulement 1124 bouteilles produites à partir de 4 fûts dont l'évaporation frôle les 80%, ce qui rend cette cuvée exceptionnelle, et malheureusement, aujourd'hui quasiment épuisée...
Il est des fatigues bien meilleures que d'autres, et celle de ces nuits sans fin, où seuls les mots marquent les secondes, n'a rien à craindre à l'heure d'affronter les regards expiatoires qu'offrent parfois certains lendemains. Et comme l'on accompagne d'un verre chaque grand repas, il faut savoir parfois, comme on choisit un disque, accorder la partition liquide de ses ralentis nocturnes en s'acoquinant de ses indispensables jus de mémoire. Ce fut chose faite, et nous recommencerons...

David Farge "ABISTODENAS"

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